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5 juin 2009 5 05 /06 /juin /2009 11:34
Après l'énorme et irrésistible trip psychédélique sorti l'année dernière (Le voyage aux Pyrénées), les frères Larrieu (Fin d'été, Un homme un vrai, Peindre ou faire l'amour) reviennent cette année avec Les derniers jours du monde. Et autant Le voyage aux pyrénées était drôle, hystérique, perché, autant ce voyage est glauque, triste et déprimé. La descente post champis paraît difficile.




Le film s'ouvre sur un sublime plan, probable hommage au Mirage, chef d'oeuvre de Jean-Claude Guiguet (Les derniers jours d'une vie) : le ciel, les arbres et la nature sont envahis de petites particules qui flottent légèrement dans l'air. On est à Biarritz, et on suit Robinson, Mathieu Amalric, dont les parents ont disparu récemment, et qui, errant dans sa  vie, s'apprête à écrire son histoire. Comment il est tombé follement amoureux, comment il a perdu son avant-bras droit. Pour cela, il va s'acheter un cahier à la librairie papèterie. Mais il n'y a plus de cahiers, plus de papier, parce que c'est ... le chaos.

Un virus détruit les populations, une guerre mondiale se prépare à Moscou, la pollution des puissants tue la population à petit feu, c'est la crise sociétale totale. Alors la libraire, Ombeline (sublime et géniale Catherine Frot, bouleversante tout le film), va conseiller à Robinson d'acheter un petit livre de cuisine dont une page sur deux est blanche afin que la cuisinière puisse annoter les recettes. Et il va commencer à nous raconter son histoire en écrivant son livre: Un an plus tôt il a rencontré Lae (Laetitia), jeune métisse garçonne, sorte d'ange tombé du ciel, comment ils sont devenus amants, puis comment il quittera sa femme... En parrallèle à ces flash backs, la vie continue, Robinson croise souvent Ombeline, retrouve son ami d'enfance (Sergi Lopez), et la fin du monde s'installe. Jusqu'à ce qu'il faille prendre la fuite, passer les Pyrénées, et partir au Pays Basque Espagnol, direction Saragosse ("sa mère"...). Il a aussi une fille, qui prendra la fuite par la mer, là où les parents de Robinson ont perdu la vie. Et il a aussi son ami d'enfance qui aurait une fille, et....
Tout en en disant beaucoup, j'ai à peine dévoilé le scénario, tellement comme chez Almodovar, l'histoire navigue, s'entrelace autour de Robinson, au fur et à mesure du voyage, au fur et à mesure des rencontres. La caméra (Arbogast, énorme boulot d'image, de lumière et de cadrage) elle aussi nous enveloppe, et nous porte sur les flots du chaos. Car chaque étape du voyage, chaque ville, apporte sa dose d'athmosphère "fin du monde". Une bombe atomique tombe à Moscou, le gouvernement français s'installe à Toulouse, et Robinson, durant son voyage, au hasard des multiples rencontres, continue sa quête, celle de l'être aimé disparu, au delà des "événements", de l'anarchie s'installant, et au delà de la perte de tout (et tous). La sombre étrangeté qui règne dans tout le film, le faux rythme désabusé de l'histoire, la lente valse de la caméra nous plongent dans un état de léthargie effrayée.


Et puis il y a la fête (de Pampelune ?), moment d'extase et de grâce sublime, émotionellement dévastateur, parce que ce sont des scènes "de tous ensemble", là, juste de l'autre côté de la frontière, des scènes de fêtes, de communion, de folie collective festive, alors que le chaos est aux portes de la ville. Une autre idée "d'être ensemble ?". Pourtant le terrorisme est tout proche aussi, et il faut repartir en France. Rouler, une fois de plus se fondre dans la nature. Car chaque voyage, chaque nouvelle étape, est l'occasion pour Robinson de se confronter aux limites des déplacements mécaniques, et de toujours finir à pied, seul face à la nature, dans les Pyrénées, dans le Lot, ou aux portes de Paris. Nature amicale, bienveillante et belle, comme toujours chez les Larrieu.
Car on est bien chez les Larrieu, les deux frères cinéastes poètes, leur arnachisme libertaire, leur lutte des classes séxuée, dans cette fin du monde, tel qu'on le connaît et qu'on le vit aujourd'hui. Mais aussi dans cette quête de liberté, de renoncement aux conventions, parfois salvateurs (la scène de pure "lutte des classes" avec le cocktail bleu au chateau). On retrouve également leur folie et leur incongruité, dans les séquences de chaos notamment. Surprenants, mais toujours poêtes. Comme chante leur ami Philippe Katerine: "Poëte, poëte... Pouet pouet !!!". Pouet pouet les "chattes", pouet pouet le cul, pouet pouet les morts, les accidents, les bourgeois, la religion, et les mouches.
Dépréssifs les frères Larrieu doivent l'être, car rarement dans le cinéma français, on aura réussi à imaginer et créer une telle athmosphère apocalyptique, de dérèglement d'une société en train de se désarticuler. J'ai repensé à Malville qui, quand j'étais gamin m'avait traumatisé par ce genre de sensations. La force du film réside déjà là, dans cette perte, peu à peu, de repères, dans cet inconfort. Mais aussi dans la quête de liberté de Robinson, jusqu'au bout, et sa liberté est enchaînée à son Amour. A son coeur. Et à un cul. Sublime fin dont je ne dirai rien, mais durant laquelle, entendre Léo Ferré ne m'a jamais autant bouleversé.


Mais avant les derniers jours du monde, longtemps avant, il y a eu "l'Origine du monde" de Gustave Courbet, cité à chaque apparition d'un sexe féminin (et il y en a pas mal !). Mais pas seulement. Courbet, dont "beaucoup de tableaux étaient des "allegories réelles", certains constatant l'étroitesse et la rigidité de l'ordre social et mettant en lumière les facteurs concrets d'oppression, et d'autres exaltant les forces de vie et la nature infinie" *. On a l'impression que c'est tout cela à la fois que les frangins racontent, montrent, dessinent et filment : la fin d'une société et d'un ordre social, la générosité et la beauté de la nature, la force de la vie. Comme Courbet, ils "embrassent généreusement le mouvement des idées et des sensibilités du siècle, et perçoivent comme un tout les phénomènes sociaux et l'histoire naturelle des éléments"*.

D'une sincérité inouïe, parfois casse-gueule, le propos des frangins m'a ému, spectateur attentif du règne du chaos, chaos des coeurs et chaos des corps.



PS: je suis prêt à prendre les paris que certains critiques bienveillants mais faux-derches vont parler d'un grand film malade, plutôt qu'un grand film tout court.

*Pierre Georgel dans l'article Gustave Courbet (Universalis)

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Published by V@lmito - dans cinéma
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commentaires

thairaize 05/06/2009 17:01

Valmont, t'es trop fort.
t'as oublié de parler de KV mais bon, je suis sûre qu'il y a une raison. J'étais justement en train d'y réfléchir.
Moi aussi je suis prête à parier.
mouax

Fab 05/06/2009 14:02

Merci Valmont!
Très bon blog, vraiment.

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